La vie sexuelle pas si secrète des politiciens français

Pourquoi les Français sont scandalisés par "l'inquisition sexuelle" de Benjamin Griveaux, qui a été disgracié.

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Former government spokesperson and La Republique en Marche (LREM) candidate for the upcoming Paris 2020 mayoral election Benjamin Griveaux is pictured as he announces his withdrawal from the mayoral campaign at AFP headquarters in Paris on February 14, 2020. - Griveaux, vested by LREM to lead the electoral battle in Paris, has withdrawn from the mayoral campaign over sex video released on social media on February 13. (Photo by Lionel BONAVENTURE / AFP) (Photo by LIONEL BONAVENTURE/AFP via Getty Images)

John Lichfield est un ancien rédacteur étranger de l’Independent et a été le correspondant du journal à Paris pendant 20 ans.

PARIS – La France se sent violée. Ou plutôt, une partie de la France se sent violée : la France politique, la France parisienne, la France des grands médias.

Pour la première fois dans l’histoire moderne du pays, un homme politique a démissionné parce que sa vie sexuelle – sa vie sexuelle privée et consensuelle – a été publiquement exposée. Littéralement exposée, en l’occurrence.

Benjamin Griveaux, le candidat du président français Emmanuel Macron à la mairie de Paris le mois prochain, a démissionné vendredi dernier. Une vidéo de lui se masturbant, qu’il avait envoyée à une femme de 27 ans il y a deux ans, avait été mise en ligne.

Des politiciens et des commentateurs de toutes tendances, de la gauche à l’extrême droite, ont été indignés – non pas par le comportement de Griveaux, mais par la mise en ligne de la vidéo et le fait qu’elle l’ait poussé à démissionner.

“Nous n’élisons pas un saint mais le maire de Paris” – Sébastien Chenu du parti d’extrême droite Rassemblement national

Ils se sont plaints que l’attitude détendue et saine de la France à l’égard de la vie sexuelle des politiciens avait été dépassée par les valeurs grossières de “gotcha” des médias sociaux et d’Internet.

La vie publique française s’est “américanisée”, ont-ils déclaré. Une barrière vitale entre la politique et le sexe, le public et le privé, est tombée. L’enjeu n’est rien de moins que l’avenir de la démocratie française.

Sébastien Chenu, du parti d’extrême droite Rassemblement national, a déclaré : “Nous n’élisons pas un saint mais le maire de Paris”.

Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, ami de Griveaux et éminent macronite, a fait part de son avis sur un autre groupe de l’éventail politique : “Chacun a droit à un “jardin secret” – une intimité de pensée et d’action”, a-t-il déclaré. “Ne mélangeons pas la transparence et le voyeurisme, un pas vers une sorte d’inquisition sexuelle”.

L’ancien président français Jacques Chirac | Patrick Kovarik/AFP via Getty Images

Après 23 ans en France, j’avoue que je me sens confus. Je pensais que je comprenais assez bien la France. Je me rends compte que ce n’est pas le cas.

La réaction à l’affaire Griveaux – ou “Masturgate” – me paraît à la fois prévisible, compréhensible et absurde.

L’invasion de la vie privée des citoyens est une erreur et souvent cruelle. Il suffit de regarder les tabloïdes britanniques pour se rendre compte à quel point elle peut être injuste et cruelle.

Est-il tout aussi mal de discuter – dans la limite du raisonnable – de la vie privée et de l’hypocrisie des personnalités publiques ?

Griveaux, marié et père de trois jeunes enfants, s’est vanté dans sa campagne de sa vie familiale heureuse et de ses valeurs conservatrices. L’ancien président Jacques Chirac et beaucoup d’autres politiciens conservateurs français se sont rendus coupables d’un double standard similaire dans le passé.

Peut-être plus important encore, il ne s’agissait pas simplement d’une affaire extraconjugale. Griveaux a envoyé à une jeune femme, étudiante en droit à l’époque, une vidéo de lui se masturbant. Il était alors, en mai 2018, ministre et principal porte-parole du gouvernement.

Hervé Gattagno, rédacteur en chef du Journal du Dimanche, a écrit que Griveaux était “irresponsable mais non coupable”.

Cela me semble révéler quelque chose d’important sur le caractère et la maturité de Griveaux et sur son aptitude à exercer ses fonctions. Selon la plupart des commentateurs français, c’est une attitude obstinément anglo-saxonne et prudente.

La critique la plus proche de Griveaux que l’on puisse trouver dans les médias français vient d’Hervé Gattagno, rédacteur en chef du Journal du Dimanche. Il a écrit, avec humour, que Griveaux était “irresponsable mais non coupable”.

L’affaire est encore compliquée par l’extraordinaire saga de la mise en ligne de la vidéo. La femme à qui Griveaux a envoyé les images en mai 2008, Alexandra de Taddeo, est aujourd’hui avocate. Elle est également une activiste politique de gauche, tout comme son nouvel amant, un Russe exilé, anarchiste et artiste de performance, Piotr Pavlenski, qui a un jour cloué son scrotum sur la Place Rouge.

C’est Pavlenski, désormais proche du mouvement des vestes jaunes, qui a mis la vidéo en ligne la semaine dernière après avoir manqué d’intérêt pour le site d’investigation français Mediapart. Tout comme le satirique weeky, Le Canard Enchaîné, Mediapart refuse de toucher aux révélations de nature privée et sexuelle.

Griveaux a envoyé les images à De Taddeo il y a deux ans en utilisant une application qui était censée les effacer après quelques minutes. Au lieu de cela, elles ont été enregistrées – ou récupérées – d’une manière ou d’une autre. S’agissait-il d’un coup politique prévu de longue date ?

Cela n’est pas encore clair. Il me semble que c’est peu probable. Pourquoi avoir conservé les images si longtemps ?

Dominique Strauss-Kahn, ancien directeur du FMI | Philippe Huguen/AFP via Getty Images

De Taddeo et Pavlenksi ont été arrêtés samedi dernier et pourraient être accusés d'”atteinte à la vie privée” et de “diffusion d’images sexuelles non autorisées”.

Prévue de longue date ou non, la publication de ces images s’inscrivait clairement dans le cadre d’une guerre contre Macron et ses alliés qui est menée sans relâche sur Internet par l’extrême gauche et l’extrême droite. D’autres munitions utilisées dans cette guerre comprennent des fausses représentations et des mensonges purs et simples sur la politique de Macron – et des rumeurs sans fondement sur la vie privée du président.

Dans cette mesure, les craintes des grands médias français sont justifiées. Le comportement de De Taddeo et Pavlenski fait partie d’une attaque délibérée contre la démocratie représentative – une tentative systématique de salir tous les hommes politiques et les médias traditionnels.

Est-ce que cela excuse Griveaux ? Pour l’anglo-saxon obstiné que je suis, cela suggère que son comportement était encore plus stupide et impardonnable.

En tout cas, le cri de rage concernant la violation de la loi française et le tabou sur la vie privée est en soi hypocrite. Les magazines français sur papier glacé envahissent la vie privée de la royauté étrangère et des célébrités du show-biz national et étranger – et paient les amendes modérées qui font partie de leur modèle économique. Personne ne proteste beaucoup.

D’après mes propres observations, les Français en dehors de la bulle parisienne ne sont pas aussi enthousiastes que les initiés quant à l’immunité de la vie privée des politiciens. Le premier mouvement des “Yellow Jackets” était en partie motivé par des fantasmes d’orgies financées par les contribuables – symptomatique d’un sentiment plus large de déni de la vérité.

La leçon que les hommes politiques français peuvent tirer des problèmes de Griveaux est plus subtile qu’il n’y paraît.

L’affaire Dominique Strauss-Kahn en 2012 aurait dû enterrer une fois pour toutes l’idée que le comportement sexuel inconsidéré des hommes politiques français peut être une question de commérages privés, mais pas une préoccupation publique. La réputation de DSK en tant que personne qui a poussé le comportement avec les femmes à la limite était bien connue. Personne n’a écrit à ce sujet, à une exception près, honorable (ou, aux yeux des Français, déshonorante).

Ce genre d’immunité ne peut plus exister à l’ère d’Internet. La loi française et les ordonnances d’autodénégation des médias pourraient maintenir les discussions sur la vie sexuelle des hommes politiques en dehors des publications ou des plateformes grand public. Il est impossible d’étendre cette interdiction aux zones les plus sombres du Net.

La leçon que les politiciens français peuvent tirer des problèmes de Griveaux est plus subtile qu’il n’y paraît. Si l’homme politique français avait “simplement” eu une liaison avec une étudiante consentante de 27 ans, l’histoire aurait été une merveille d’un jour, si cela avait été le cas. C’est la vidéo qui a fait la différence.

Les politiciens français n’ont pas à se comporter comme des saints. Mais ils doivent éviter de se comporter comme les plus idiots des adolescents.

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